Tu nous donnes une vision de la femme à travers tes triptyques ...

Les femmes avec lesquelles je travaille sont pour moi des exemples fabuleux de la féminité d'aujourd'hui. Elles ont toutes un fort caractère, s'inventent des vies et des personnages. Ce sont des femmes d'une grande indépendance, jamais totalement saisissable dans leurs aspirations et leurs histoires. C'est une forme de dandysme féminin qui me fascine et que j'ai envie de montrer.

Ce qui m'intéresse c'est cette conquête d'une nouvelle féminité que les jeunes femmes des grandes villes inventent et réinventent sans cesse. Je ne sais jamais très bien dans quel déguisement je vais les trouver. Elles ont un goût du paradoxe lié à leur envies toujours changeantes. Ce n'est pas de la provocation au sens on le voit partout, c'est quelque chose de beaucoup plus intime qui m'intéresse chez elles. Ce sont vraiment des personnages multiples, elles ont une sorte de schizophrénie délicieuse qui est liée à la situation de la femme actuelle. Un mouvement incessant entre la femme et l'enfant, entre l'ingénue et la perverse qui fait semblant de ne pas savoir.

Et moi j'essaye de saisir les instants les plus contradictoires de cette réalité. Du pyjama du dimanche au déguisement le plus hybride en passant par le sac à main, la vaisselle et les bas filés.

Pour ce qui est du triptyque, je dois dire que ce sont elles qui m'imposent cette vision tri-focale. C'est leur nature même, leur nature carnavalesque et lunatique qui donne raison à cette apparition fragmentée. Ne sachant pas si elles sont femmes, enfants joueuses ou nymphettes calculatrices, elles impliquent dans la vision cette multiplicité angulaire et optique.

La spontanéité ...

C'est à l'image de ce qui se passe au moment de l'échange photographique. Les circonstances de nos rencontres sont hasardeuses. Je ne sais jamais par avance si la rencontre va marcher. Je leur laisse une totale liberté dans leurs mouvements et leurs actions. Je veux qu'elles interagissent d'elles-mêmes avec les objets et le lieu qui les entourent. La seule intention de ma part se joue dans la discussion, la connaissance que l'on fait l'un de l'autre sur le moment.

Quand quelque chose se passe, c'est comme si elles m'ouvraient la porte et voulaient me faire visiter leur monde intérieure, leurs rêveries et leurs jeux. Moi je ne fais que suivre leurs pérégrinations casanières ou émotives. Mais au fond la spontanéité n'existe pas réellement, il y a un jeu de théâtre, un théâtre sans véritable spectateur ni acteur, sans scène et sans texte pré-écrit, donc on ne sait pas très bien ce que c'est mais on a des idées qui nous font savoir pourquoi on le fait.

Comment appréhendes-tu la photo ?

La photo est un outil de connaissance. Un moyen technique mystérieux, une sorte de rayon X qui permet de voir au-delà du monde de l'action et de la nécessité. Et ce que je découvre à chaque fois c'est que l'instant de la photographie non seulement révèle mais produit une réalité inédite qui jusque là restait cachée parce qu'il n'y avait pas de regards qui s'y portait. Donc, il y a toujours un désir de voir et de savoir entre les deux acteurs du processus photographique, la photo invente l'événement et le révèle au même moment.

Mais cela est possible, parce qu'à l'origine de cet acte il y a une rencontre. C'est avant tout de cette rencontre dont il est question. Apprendre à connaitre l'autre pour lui permettre de dire tout ce qu'il peut dire. C'est ça l'enjeu, permettre au possible de passer dans le camp du réel.

Or ce que j'aime tout particulièrement c'est être à l'écoute de ces femmes qui produisent des situations nouvelles, avec un style inqualifiable, au milieu de leur monde d'objets et d'inventions, cette sorte de petit monde intime et parallèle auxquels peu de gens accèdent finalement.

interview réalisée pour Plateform Mag